A la cave les Avocats, avec les Archives ! Tout comme l’amas de papier que l’on tasse en carton, que l’on pose sur le fond et qui dans un phénomène d’absorption capillaire se désagrège envahi d’une mousse noirâtre mêlant les pages et l’encre, l’encre et les pages des dossiers qu’ils défendent… qu’ils finissent donc à la cave ces femmes et ces hommes, comme quelques une de leurs victimes. Ma position est claire ?...
Naïf, j’ai du l’être à une époque. Ça, c’était avant, l’avant que l’on range soigneusement dans des caisses en bois, dans des malles en osier pour qu’il traverse le temps, même sans nous, et qu’il soit retrouvé comme un trésor oublié au fin fond d’un grenier. Naïf je l’étais donc et c’était à l’époque où M6 était « la petite chaîne qui monte » et diffusait sans désordre et sans arrêt au fil des saisons la série « Ally MacBeal »… Vous vous souvenez d’ « Ally MacBeal » ?... à cette époque de naïveté où j’étais amoureux de rien, je fondais sur mon canapé chaque semaine au rythme des aventures burlesques, endiablées et romantiques d’une espèce de petite fée mutine qui avait pour mission de défendre la veuve et l’orphelin, même si parfois l’orphelin de trois ans avait maladroitement mit fin aux jours de ses parents en poussant le levier de vitesse automatique, ainsi les écrasant , et la veuve glissé sur le manche de son couteau de cuisine et dans l’élan du mouvement afin de le rattraper, transpercé son mari… Ally était donc une gentille icône en forme de cœur qui m’accompagnait avec un humour à la Tex Avery sur une musique de notre bon vieux Barry. Vonda Shepard entonnait le générique et moi je m’échappais, m’imaginant bien un jour pouvoir rencontrer et tomber amoureux d’une telle fragile célibatante exerçant le métier d’Avocat. Le bras au bout duquel glisse le saphir au creux du fin sillon de Vinyle noir et brillant dérape à cet instant. Le disque est rayé, il regagnera le grenier.
Un peu plus tard, quand tout a basculé, tout a glissé plutôt, comme glisse un terrain à la mer attaqué par le doux et poétique ressac des vagues susurrant sur la plage, entrainant avec lui cette maison si romantique qui déjà a disparu sous le flot des eaux si douces , si calmes, si romantiques elles aussi… Un peu plus tard, donc, c’est vers une avocate que je me suis « intuitivement » tourné pour m’extirper en toute bonne foi, en toute logique d’une situation pas si tragique : un divorce. Rien d’étonnant à cela à cette époque puisque j’étais amoureux d’Ally et que mon regard ne se posait plus depuis longtemps sur le fantôme qui hantait ma maison fissurée de toutes parts. Elle était jolie cette femme battante et défendante. Mais je n’ai pas eu le temps de savoir si elle était simplement céli’. Un jour, avant même de passer en audience, elle m’a téléphoné pour me déclarer « votre ex-femme a décidé de prendre son avocat, je ne peux donc plus instruire votre dossier puisque j’ai été en relation avec ce qui est désormais la partie adverse, c’est une question de déontologie »… logique, et j’ai perdu de vue la belle avocate dont j’aurais pu tomber amoureux à une autre époque où la naïveté encore m’habitait comme j’habitais moi en corps dans ma maison fissurée. Fin d’un rêve. S’en est suivi la rencontre avec une seconde, puis une troisième, puis une quatrième qui ont eu à se défendre, à me défendre contre les plaidoiries nauséeuses de parties adverses, ce qui a été l’occasion pour moi d’en rencontrer d’autres et des sixièmes, et des septièmes, car j’ai appris que cette race va toujours par paire, comme des cerbères. Aujourd’hui, je ne sais plus. Le dernier en date est un homme au bureau Haussmannien qui vous accueille de loin derrière les remparts infranchissable de ses dossiers multicolores étalés sur la table. Comme n’importe lequel d’entre eux il est celui qui peut vous défendre autant que celui qui en d’autre circonstance peut vous attaquer. Sa virulence est calculée, son écoute est calculé, l’utilisation des codes administratif, pénal, juridique, du langage, de la syntaxe, de l’expression corporel, théâtrale, de l’improvisation, est calculée, tout est calculé jusqu’aux honoraires qui leurs permettent de finir tous autant qu’ils sont en vaste appartement à la façade Haussmannienne. Mais ce ne sont que leurs bureaux… « Vous n’avez que l’aide juridique pour régler mes honoraires ?... Voyons voir si je serais bon prince… je vous écoute…» Alors à force de les voir calculer, tous : les avocats, les parties adverses, les juges de toutes sortes et de toutes races et leurs sbires, et leurs assistants, j’ai moi aussi appris à calculer, contraint et forcé si je ne voulais pas finir étouffé. Des fois ça marche, des fois ça marche pas. Il me faut beaucoup de temps… eux ont une calculatrice à la place du cerveau, moi je dois faire mes additions, mes soustractions à la main, sur une feuille de papier, au crayon. Les multiplications et les divisions… ouf ! j’en parle même pas. La dernière parole en date qui raisonne dans ma tête venant d’un de ces bons princes qui doit me défendre c’est :« monsieur, vous êtes un CON !». Je ne sais pas si j’ai vraiment calculé à ce moment là mon attitude qui a fait qu’il accepte de me défendre pour une ration de guerre de tranchée accordée par l’état. Je sais simplement que de toutes les procédures que j’ai provoqué ou subit, du juge pour enfant au juge au doigt brandissant du tribunal correctionnel en passant par le juge aux affaires familiales, que ce soit en référé, en appel et si ça continue en cassation pour le jour où j’en aurais marre de subir tant de castration… je sais simplement aujourd’hui donc, qu’aucun juge ne m’a jugé pour ce que j’ai véritablement commis alors que j’ai été trop de fois condamné pour ce que je n’ai jamais commis. Le jour où je passerai aux assises, c’est contre les rouages de la justice dont les portes sont gardées par la famille des cerbères avocats que j’aurai à me défendre. Tout comme les autres, je sais cette bataille perdue d’avance. Je ne saurai jamais aussi bien calculer que tous ces gens là.